Le Grand Conseil genevois s’apprête à voter un projet de loi réduisant la transparence des transactions immobilières en supprimant de la Feuille d’avis officielle (FAO) les noms des acheteurs et des vendeurs ainsi que les montants des ventes. Florence Schurch, représentante de Suissenégoce, qui a donné l’impulsion à ce projet déposé par Le Centre, s’est récemment exprimée à ce propos dans une tribune(LT du 08.09.2026). En qualité de député auteur du rapport de minorité, je souhaite y réagir.

Le motif invoqué pour le dépôt de ce projet est la lutte contre les home-jackings. Si les inquiétudes suscitées par ces crimes sont légitimes, supprimer cette transparence ne permettrait en rien de les combattre. Madame Schurch évoque une problématique touchant «l’ensemble de la population genevoise». Certes, «l’ensemble de la population» a intérêt à vivre en sécurité, mais elle n’a aucun intérêt à voir ces informations disparaître – au contraire. Seule une petite minorité y gagnerait éventuellement, pour des raisons sans rapport avec la sécurité. Si certains crimes médiatisés ont visé des propriétés de haut standing, des ménages plus modestes ont aussi été touchés, notamment des locataires et des propriétaires établis de longue date, donc non concernés à titre individuel par la FAO. Surtout, comme l’ont confirmé en commission la magistrate chargée de la police et le procureur général, ces publications, accessibles en ligne pendant deux ans après la transaction, ne jouent aucun rôle dans la facilitation de ces crimes.

Préserver la discrétion des ultrariches

La représentante de Suissenégoce affirme que les autorités compétentes conserveraient l’accès aux informations. C’est exact, mais insuffisant. Ces mêmes autorités ont insisté en commission sur l’utilité de la transparence actuelle, notamment pour ses vertus dissuasives et préventives contre la criminalité économique et la spéculation immobilière. L’enjeu est moins de pouvoir enquêter après les faits que de les décourager en amont. Or, faute de temps notamment, les autorités assurent peu de travail de veille et dépendent de la vigilance citoyenne et journalistique. Le procureur général Olivier Jornot l’a dit lui-même: «Le Ministère public a un intérêt à la transparence dans un grand nombre de domaines, y compris dans celui de l’immobilier.»

Ce secteur demeure à haut risque en matière de criminalité économique. Les récentes réformes anti-blanchiment ne le réduisent que marginalement, contrairement à ce qu’affirment certains défenseurs du projet. Dans sa dernière analyse des risques publiée ce 14 octobre, la Confédération souligne qu’en matière d’immobilier, les exemptions prévues limitent la portée de la nouvelle réglementation et qu’«un risque résiduel élevé est à prévoir, malgré l’extension partielle des mesures visant à réduire les risques». Genève est particulièrement concerné: son attractivité pour les grandes fortunes et son marché immobilier tendu favorisent des transactions aux montants vertigineux, créant un contexte propice au blanchiment. Cette criminalité contribue à faire gonfler les prix de l’immobilier, alors que pouvoir se loger dignement est un besoin fondamental. Le rapport précise d’ailleurs que le blanchiment immobilier ne concerne pas seulement le secteur du luxe, mais aussi les biens résidentiels et commerciaux ordinaires.

La lutte contre les home-jackings n’est qu’un alibi masquant les motivations réelles de ce projet: préserver la discrétion des ultrariches et l’opacité du marché des biens de grande valeur. Instaurée il y a 30 ans, au lendemain de la grave crise immobilière qui avait sinistré Genève, la publication des transactions dans la FAO demeure un outil essentiel de transparence. Le canton doit maintenir une veille aussi large que possible de son marché immobilier. Le groupe des Vert·e·s appelle donc à rejeter fermement ce texte.

 

Pierre Eckert,  député au Grand Conseil *

 

*Cette opinion est parue sur le journal Le Temps, édition du mercredi 29 octobre 2026