Dilara Bayrak

Motion déposée par Dilara Bayrak en janvier 2026

Texte complet: M 3187

Exposé de la question:

Depuis d’une dizaine d’années, la Confédération s’emploie à définir le cadre de la transition numérique et de la gouvernance des données[1]. Dans ce cadre, le Conseil fédéral vient de présenter sa stratégie numérique, laquelle porte une attention toute particulière à la souveraineté numérique[2]. Genève s’est également distinguée sur les questions liées au numérique : en juin 2023, la population genevoise a accepté le principe du droit à l’intégrité numérique et l’a introduit dans sa constitution par plus de 94% des voies. Cette impulsion a été suivie par la création du nouveau Département des institutions et du numérique (DIN)[3].

De manière générale, il est manifeste que les compétences en informatique, en systèmes d’informations et en sciences de services sont aujourd’hui devenues indispensables. Par voie de conséquence, de nombreuses formations pour étudiantes et étudiants ont vu le jour afin de répondre aux besoins toujours croissants des administrations publiques et des entreprises. Il sied de relever que le tissu économique genevois est composé à plus de 93% du secteur tertiaire, secteur qui emploi de nombreux jeunes informaticiens pour leurs compétences techniques[4]. Ainsi, une formation de spécialistes disposant de compétences interdisciplinaires constitue un enjeu stratégique majeur pour notre canton, et ce, d’autant plus que la formation de cette main-d’œuvre qualifiée dans les domaines liés à l’informatique ne parvient toujours pas à répondre à la demande du marché.

         C’est dans le contexte précité que le Centre Universitaire d’Informatique (CUI) de l’Université de Genève, pionnier en Suisse, a en 1973 déjà décerné les premiers diplômes en informatique scientifique[5]. Le CUI assure également une formation précisément reconnue pour son caractère interdisciplinaire dans le domaine des systèmes d’informations. Ces spécificités font la force de ce cursus, qui forme des profils hybrides particulièrement recherchés sur le marché de l’emploi, et non exclusivement des ingénieurs, des managers, des informaticiens, etc.

         À la surprise des genevoises et genevois, le Rectorat de l’Université de Genève a annoncé le 18 décembre 2025 – à la veille des fêtes de fin d’années – la dissolution du CUI et la suspension des nouvelles inscriptions dès la rentrée académiques 2026-2027. Cette décision intervient alors même que les effectifs étudiants du CUI ont connu une croissance de 222% en dix ans, faisant de cette formation l’une des plus dynamiques de l’Université de Genève[6].

Rien que sur l’année académique 2025-2026, le CUI se maintient parmi les cursus ayant le taux de croissance le plus fort de l’Université de Genève[7]. Cette dissolution intervient donc non seulement à un moment où la Cité n’a pas pleinement pris conscience de ce que signifiait une telle fermeture mais également dans un contexte où les besoins en compétences numériques ne cessent d’augmenter face aux défis posés par la transformation numérique et le développement rapide de l’intelligence artificielle. Ces questions ont d’ailleurs plusieurs fois occupé notre Grand Conseil.

         Même si le rectorat affirme que les étudiantes et les étudiants actuellement en formation pourront terminer leur cursus et que les activités du CUI seront partiellement repositionnées au sein d’autres facultés, de nombreuses incertitudes demeurent quant à l’avenir de cette formation[8]. La décision de suspendre les inscriptions constitue un signal particulièrement préoccupant, car elle ferme l’accès à une filière en pleine expansion et qui répond au besoin de marché genevois mais plus généralement à celui du marché suisse.

Certains collaborateurs du CUI ont également souligné que cette décision risquait d’affaiblir durablement l’offre d’enseignement interdisciplinaire en informatique à Genève. En effet, le CUI offre la seule formation universitaire en systèmes d’informations de la région lémanique : ni l’UNIL, ni l’EPFL ne proposent des cursus similaires. Ainsi, pour trouver le programme s’approchant au plus de celle proposée par le CUI, les futurs étudiantes et étudiants devront se tourner vers des institutions qui ne répondent pas ou seulement partiellement à leurs besoins. Celles-ci sont proposées par la HES-SO ou par des universités hors du canton comme les EPF[9], critère qui pourrait manifestement dissuader les élèves intéressés de concrétiser leur inscription dans ces institutions.

         L’on remarque aussi que le CUI a vu ses moyens d’enseignements diminuer de manière significative au cours de ces dix dernières années, alors même que – comme indiqué ci-dessus – le nombre d’étudiants ne cesse d’augmenter[10]. Cette situation a conduit à des tensions croissantes, mettant en péril la qualité de l’enseignement et a servi de justification à une réorganisation qui apparait aujourd’hui comme une réponse hautement inadaptée à un problème structurel et budgétaire[11]. Il s’avérerait que la faculté d’économie et de management (GSEM) ne souhaite plus soutenir les coûts d’exploitation d’une partie de l’enseignement du centre, la condamnant ainsi de facto. Une première intervention entre les parties prenantes avait été entamée en juin 2024 avec une pétition des étudiantes et étudiants[12], suivi d’un dialogue avec le Rectorat de l’UNIGE pour trouver une solution pérenne[13]. Cet échange se serait soldé par le maintien du statu quo par la reconduction temporaire des financements du CUI. Cela étant, l’incertitude quant à l’avenir du centre était pleine et entière jusqu’à la date fatidique du 18 décembre 2025, marquant l’annonce de la fermeture du CUI par le Rectorat.

         La fin des inscriptions au CUI dépendant d’une université publique et devant répondre aux besoins tant de la société qu’à celles du marché du travail pose également une réelle question de responsabilité politique. En tant que parlement, nous débattons continuellement des questions de formations, avec pour but d’anticiper au mieux les métiers de demain. À ce titre, nous avons notre mot à dire quant à la décision unilatérale de l’UNIGE, dont l’impact va au-delà de ce qu’il semble avoir été estimé par le Rectorat. L’affaiblissement durable de l’écosystème numérique genevois aurait dû faire l’objet, en amont, de discussions plus larges que celles internes à l’UNIGE.

         Au vu de ce qui précède, il apparaît indispensable que le Conseil d’Etat et le Grand Conseil s’emparent de cette thématique, afin de garantir le maintien d’une offre de formation publique, accessible et interdisciplinaire en informatique à Genève. Comme indiqué, il s’agit non seulement de préserver un savoir-faire reconnu, mais également d’anticiper les besoins futurs du tissu économique genevois face aux défis du numérique qui s’annonce.

[1] https://www.esa.admin.ch/fr/newnsb/d6evGIoTYTmY4VMGk0-v0

[2] https://digital.swiss/fr/

[3] https://www.ge.ch/dossier/geneve-numerique

[4]https://www.geneve.ch/public/entreprises/portrait-economique-ville-geneve/secteurs-economiques 

[5] https://archives.unige.ch/authorities/view/379

[6] https://www.letemps.ch/cyber/exclusif-le-rectorat-de-l-universite-de-geneve-dissout-son-centre-dedie-a-l-informatique-et-suspend-les-inscriptions 

[7]https://www.unige.ch/stat/application/files/9917/6431/8155/StatUNIGE_Etudiant-es_2025.pdf

[8] https://www.letemps.ch/cyber/exclusif-le-rectorat-de-l-universite-de-geneve-dissout-son-centre-dedie-a-l-informatique-et-suspend-les-inscriptions

[9] https://www.orientation.ch/dyn/show/4002

[10]https://www.linkedin.com/posts/jhmorin_le-rectorat-de-luniversit%C3%A9-de-gen%C3%A8ve-activity-7407657507445338112-4LPz

[11] https://www.letemps.ch/cyber/exclusif-le-rectorat-de-l-universite-de-geneve-dissout-son-centre-dedie-a-l-informatique-et-suspend-les-inscriptions

[12] https://www.petitionenligne.ch/petition_pour_sauver_le_cui

[13] https://cuae.ch/resume-du-mois-de-juin-2024/