Céline Bartolomucci

Députée Verte au Grand Conseil; Membre de la Commission de l’Enseignement, de l’Education, de la Culture et du Sport

Motion déposée par Céline Bartolomucci en août 2026

Texte complet: M 3246

Exposé des motifs

Les vagues de chaleur ne sont aujourd’hui plus des exceptions météorologiques ; elles sont devenues un phénomène climatique durable. Le canton de Genève et plus largement l’Europe ont fait face en 2026 à une augmentation significative de la fréquence, de l’intensité et de la durée des épisodes caniculaires[1]. Les derniers scénarios du NCCS [National Centre for Climate Service], relayés par MétéoSuisse, et les rapports du Service du médecin cantonal (SMC) indiquent notamment qu’« à Genève, ces changements sont déjà documentés et dans ses scénarios les plus pessimistes. MétéoSuisse prévoit entre 3 et 5 fois plus de journées tropicales. La température dans le canton de Genève a déjà augmenté de 2°C depuis 1864. Si rien ne change, la température à Genève augmentera encore d’environ 2,3°C d’ici 2060. ». Face à ce défi majeur, des réactions en chaîne sont aujourd’hui visibles et en viennent aujourd’hui à toucher directement notre système scolaire et préscolaire, transformant une contrainte climatique en une crise sociale et économique pour les parents et accentuant les inégalités entre familles.

Bien entendu, le réchauffement climatique devrait être maîtrisé par une réduction drastique des émissions de CO2 à l’échelle globale. De part ses émissions indirectes provenant des importations et des importants investissements carbonés provenant de sa place financière, la Suisse est appelée à contribuer de façon notable à cette réduction globale. Plus localement, on peut saluer les efforts importants qui ont été consentis à Genève pour augmenter la performance énergétique des bâtiments publics. Si ces efforts sont notables pour le chauffage hivernal, ils sont souvent largement insuffisants pour protéger ces bâtiments du rayonnement solaire et des températures élevés ayant cours pendant la saison estivale. Il est maintenant clair qu’une adaptation structurelle rapide doit être entreprise dans ce domaine.

La mise en place de ces mesures prendra toutefois du temps, si bien que des mesures urgentes d’adaptation doivent être envisagée. C’est l’objet de la présente motion.

Un déficit d’infrastructures publiques reporté sur les familles

La directive départementale D.E.DIP.08, qui régit la gestion des fortes chaleurs, acte un constat d’impuissance : face à des températures extrêmes, la seule mesure de protection efficace pour les enfants est souvent la levée de l’obligation scolaire ou la fermeture des structures. Si la protection sanitaire des enfants est évidemment impérative, la mise en œuvre actuelle de ces mesures repose sur un constat problématique : celui que les parents doivent, à tout moment, se rendre disponibles pour garder leurs enfants (alors que, bien souvent, les logements eux-mêmes ne sont pas adaptés aux chaleurs extrêmes). Et c’est notamment ce qui s’est passé durant l’été 2026 à plusieurs reprises de manière plus ou moins coordonnée et peu précise. [2],[3]

Les documents techniques du DIP, notamment le plan de mesures LECEA, montrent que de nombreux bâtiments scolaires sont classés « sensibles » ou « particulièrement sensibles » à la surchauffe en raison de leur orientation, de leur isolation ou de l’absence de protections solaires externes. Lorsque ces bâtiments deviennent inhabitables, le Canton et les communes n’offrent bien souvent qu’un « accueil minimum » passif, surveillant des enfants dans des conditions thermiques précaires, ou procèdent à des libérations partielles. Cette situation revient à faire assumer aux familles les conséquences d’un défaut d’anticipation et d’adaptation des infrastructures publiques au changement climatique.

Une incohérence institutionnelle entre canton et communes

La gestion de la petite enfance relève de la compétence communale, tandis que l’enseignement obligatoire est du ressort cantonal. Cette répartition des tâches, pertinente en temps normal, devient source de dysfonctionnement majeur en cette période de crise climatique.

Ainsi, les communes, face aux épisodes de canicule, peuvent à tout moment décider de fermer totalement leurs crèches pour protéger les tout-petits et leur personnel. Dans le même temps, le canton peut maintenir les écoles ouvertes avec un accueil minimal, ou procéder à des libérations échelonnées selon les degrés. Il en résulte une rupture de service incompréhensible et difficilement gérable pour les parents : une famille peut se voir contrainte de garder son enfant de 3 ans à la maison parce que la crèche est fermée, tandis que l’aîné de 8 ans est accueilli dans une école surchauffée sans activité pédagogique. Cette absence de coordination entre l’ACG [Association des Communes Genevoises] et le DIP [Département de l’Instruction Publique] crée une insécurité de garde inacceptable et en défaillance par rapport aux contraintes des familles d’aujourd’hui et contribue à accentuer les inégalités déjà existantes entre les différents foyers.

Un coût économique caché et une inégalité sociale accrue

L’angle le plus critique de cette situation, outre le bien-être et la santé des enfants et des professionnels de la petite enfance et de l’éducation, est économique et social. Le droit du travail suisse ne prévoit aucun congé rémunéré spécifique pour « garde d’enfant en cas de canicule ». Contrairement à la maladie de l’enfant, qui peut ouvrir des droits sous conditions, la fermeture préventive d’un établissement pour cause de chaleur est considérée comme un aléa que les parents doivent gérer seuls.

Les conséquences pour les familles sont alors directes : obligation de poser des jours de vacances, prise de congés sans solde ou réduction du temps de travail, entraînant une perte de productivité pour l’économie genevoise et, dans le pire des cas, créant une véritable tension avec l’employeur. Alors que cette situation est déjà très problématique pour les familles constituées de deux parents, ou des inégalités de genre peuvent aussi s’accentuer lors de ces circonstances, nous pouvons clairement imaginer les conséquences sur les familles monoparentales et/ou bénéficiant de moins de relais. Pour ces ménages, qui représentent une part significative de la population genevoise, la logique du « débrouillez-vous » devient alors une impasse totale. Sans co-parent pour relayer la garde et/ou sans réseau familial toujours disponible à Genève, et face à un employeur qui ne peut accepter des absences répétées, le parent isolé se trouve devant un choix cornélien : mettre en danger la santé de son enfant en le laissant dans un lieu inadapté (seulement dans les cas des écoles, puisqu’avec les crèches, l’accueil minimal n’existe pas) ou mettre en danger sa propre situation professionnelle et financière en s’absentant. Pour la plupart des familles de la classe moyenne et inférieure, une demi-journée de fermeture imprévue et annoncée à la dernière minute peut signifier la perte immédiate de revenus, le risque de sanctions professionnelles, voire la perte d’un emploi déjà précaire. L’absence de solution de repli institutionnelle agit ici comme un puissant facteur de précarisation, creusant les inégalités.

Après cet été 2026 catastrophique, la prise de conscience est grande et il est temps de changer de paradigme de manière urgente afin d’adapter notre société à la trajectoire climatique actuelle. La gestion de la canicule ne doit plus se résumer à des recommandations comportementales au niveau individuel (ouvrir les fenêtres la nuit, fermer les stores, s’hydrater correctement, rester à l’intérieur lors des heures les plus chaudes…) et encore moins à un report de la charge sur les familles. Elle doit devenir une démarche collective garantissant l’obligation de continuité du service public. Avec les futurs étés à venir, l’État et les communes ont le devoir de fournir des solutions de repli actives et urgentes :

  • Identification et activation de « lieux refuges » climatisés (piscines, centres sportifs, bâtiments administratifs inoccupés) en attendant l’adaptation thermique durable de l’ensemble des écoles et des crèches,
  • Coordination stricte des calendriers de fermeture au niveau communal et cantonal, et
  • Information unifiée et fiable aux familles.

La présente motion insiste sur la nécessité urgente de protéger la santé des enfants, qui reste évidemment la priorité absolue. En attendant la création et la rénovation des locaux scolaires et préscolaires à la hauteur des enjeux climatiques actuels et à venir, cette motion demande que cette protection ne se fasse toutefois pas au détriment de la sécurité économique, professionnelle et mentale des parents, et tout particulièrement des familles bénéficiant de peu de relais ou de moyens. Elle invite le Conseil d’État à passer d’une logique de « gestion de crise subie » à une logique de « planification de la continuité », en coordonnant étroitement et de manière anticipé les actions du canton et des communes genevoises, et en garantissant que la défaillance thermique d’un bâtiment public ne se transforme plus en une crise de garde privée.

[1] https://www.meteosuisse.admin.ch/services-et-publications/applications/ext/climate-indicators-heat.html 

[2] “La canicule offre un congé aux plus jeunes élèves du canton “ https://www.20min.ch/fr/story/geneve-la-canicule-offre-un-conge-aux-plus-jeunes-eleves-du-canton-103585654

[3] Communiqué “Alerte canicule” du DIP du 18 juin 2026 : https://www.ge.ch/document/alerte-canicule-levee-obligation-se-rendre-ecole-lundi-22-mardi-23-juin-eleves-1p-2p